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L’amitié au  temps de Pythagore et d’Aristote

L’amitié est une vertu célébrée par les Grecs de l’Antiquité, et cela d’Homère à Épicure, c’est-à-dire du huitième au quatrième siècle avant notre ère. Chez Pythagore, un des Sept Sages de la Franc-Maçonnerie, elle prend une dimension plus élective, puisque la communauté fondée par Pythagore est considérée comme une secte. Chez Aristote, c’est une vertu plus ouverte, plus civique, au fondement même de la vie heureuse de l’homme au sein de la cité. J’aimerais simplement relever quelques traits propres à ces diverses célébrations de l’amitié, afin d’honorer le nom de la loge qui nous réunit. Je n’établierai aucune hiérarchie entre les philosophes et les attitudes, bien qu’il soit plus aisé de disserter sur Aristote. En effet, celui-ci nous a laissé plusieurs traités développant le thème de l’amitié, rédigés dans le souci de l’argumentation logique propre à ce philosophe, tandis que de Pythagore ne nous sont parvenus qu’une collection de sentences, plus ou moins énigmatiques, ainsi que les commentaires d’auteurs antiques, tels Jamblique, ou Aristote lui-même.

Le célèbre adage pythagoricien « Entre amis, tout est commun » souligne l’importance de la communauté. Celle-ci est spirituelle autant que pratique ou matérielle. Elle implique un partage de croyance qui, comme cela se passe pour les sectes, distingue les pythagoriciens du reste du monde. En effet, les idées de Pythagore sur la migration de l’âme, qu’on appelle en grec la métempsychose, étaient tout sauf communes à la culture populaire grecque de ce temps. L’origine de ces idées est obscure. La source égyptienne est souvent évoquée. Toujours est-il que les pythagoriciens considéraient de leur devoir d’aider les hommes partageant cette croyance, même s’ils ne les connaissaient pas ! Ainsi, l’amitié se manifestait par-delà certaines contingences physiques et dépendait de l’adhésion à une spiritualité commune. S’ajoutait à cela une sélection parmi les membres de la secte en fonction des habiletés mathématiques. Durant leur apprentissage, les pythagoriciens étaient tenus au silence et écoutaient le maître parler derrière un rideau. Ils étaient invités à passer de « l’autre côté  du rideau » quand ils avaient passé l’équivalent d’un tuilage serré en mathématiques. L’amitié se développait à travers cet effort partagé à comprendre la structure mathématique du cosmos. Cet entrainement conçu à la fois comme intellectuel et spirituel se nourrissait d’une entraide matérielle, puisque les membres vivaient en communauté de biens. Parlant de nourriture au sens littéral, l’amitié pythagoricienne passait par le respect assez strict de règles alimentaires, telle le végétarianisme. De la sorte s’exprimait un voeu d’amitié envers tous les êtres vivants.

Cet entrainement du corps et de l’esprit visait à communiquer avec le divin. Afin de ne pas exposer les pythagoriciens aux dangers propres à la vie publique, qui n’accueillait pas toujours favorablement les écarts à la religion traditionnelle, la règle du secret était en vigueur. Plusieurs sentences de Pythagore tournent autour de cette nécessité de savoir tenir sa langue. Notre secret maçonnique tire là sans doute une de ses origines.

Avant Pythagore et sa secte, les textes les plus anciens de la civilisation occidentale soulignent la valeur de l’amitié. Ainsi, l’Iliade d’Homère fait dire à Diomède, parlant de lui et d’Ulysse : « Deux braves compagnons, quand ils marchent ensemble, sont bien autrement capables de penser et d’agir ». L’Iliade et l’Odyssée dépeignent un monde où personne, même les plus riches et les plus puissants, n’accepterait de vivre sans amis.  Au contraire, ces récits exaltent les amitiés héroïques  dont Achille et Patrocle furent le plus fameux modèle.

Après Homère, le premier philosophe accordant à l’amitié un rôle constitutif dans l’organisation du cosmos est Empédocle. Pour ce philosophe, l’Etre est Un et a la forme d’une sphère immobile : le Sphaïros, une idée que Parménide avait développé avant lui. Mais pour Empédocle, l’être humain s’est échappé de cette sphère immobile et a été plongé sur Terre, qu’il appelle la caverne ouverte. Dans cette caverne que nous habitons désormais, l’Unité primordiale n’est plus. Elle a été remplacée par la lutte des contraires. La Discorde accroît la séparation des êtres, tandis que l’Amitié les réunit. L’Amitié est donc cette force qui freine la division et tente de nous faire remonter au principe originel, c’est-à-dire à l’Unité de tous les êtres. Pour Empédocle, cependant, la condition humaine est tragique en ceci qu’elle est condamnée éternellement à être tiraillée entre l’Amitié et la Discorde. Seuls quelques initiés peuvent remonter au principe. Pour cela, il leur faut vivre en communauté, cette communauté d’amis qu’étaient les cercles philosophiques et initiatiques de l’Antiquité, mais aussi retrouver ses existences antérieures. Empédocle disait : « J’ai été un garçon, une fille, une plante, un oiseau et un poisson muet qui bondit au-dessus de la mer ». En parcourant le cycle de nos vies antérieures, nous nous plongeons dans ce mélange d’où est issu toutes choses. Pour Empédocle, la remémoration des vies antérieures est une sorte de déclaration d’amitié à toutes les formes de l’être et c’est par cette expérimentation si diverse que l’humain peut remonter au principe originel de toutes choses.

La philosophie d’Aristote, dont la pensée rationnelle est au fondement du développement de nos sciences et techniques occidentales, écartera de son champ d’analyse les aspects mystiques et initiatiques de ses prédécesseurs, tel Empédocle et Pythagore. Aristote étudie le rôle de l’amitié dans la vie bonne et heureuse. Il argumente inlassablement en faveur de la thèse qu’aucune vie bonne et heureuse ne saurait être sans l’amitié.

Aristote débute son analyse sur un vieux débat philosophique, est-ce que l’amitié cherche le semblable ? Par exemple, Héraclite pensait que l’amitié naissait de la différence et de la complémentarité.  Aristote est plutôt d’accord avec Empédocle, l’amitié va vers le semblable.

Pourquoi ? C’est que pour Aristote, l’objet de l’amitié est la vertu. L’amitié est donc attirée par la propension à faire le bien autour de soi, ce qui est son semblable, et non par le contraire. La vraie amitié est celle des vertueux.

Aristote pense que les amitiés basées sur l’intérêt ou le plaisir sont accidentelles, à cause de l’instabilité de ces mobiles. En effet, l’utilité et le plaisir n’ont rien de fixe ; ils varient d’un instant à l’autre. Mais la vertu est chose solide et durable. Aristote suppose le coeur généreux fidèle à lui-même. Évidemment, reconnaître en l’ami un coeur généreux prend un certain temps. Les amis doivent prendre le temps de se connaître mutuellement et de s’éprouver ce que le proverbe exprimait ainsi : « il faut avoir mangé bien des boisseaux de sel ensemble ». Mais cette amitié-là, qui s’éprouve par le coeur et l’estime réciproque, est la seule qui résiste à la calomnie.

Cela ne signifie pas que l’amitié est invincible. Les humains ne sont pas des dieux. Ils sont jetés dans le temps, dans le devenir, et la distance, sans détruire l’amitié, la fait oublier. C’est pourquoi Aristote dit que ce qui caractérise l’amitié, c’est la vie commune. L’estime réciproque, la propension à faire le bien, doivent engager les amis à une vie commune, qui est une forme d’égalité. Pour Aristote, il ne s’agit pas d’une égalité de richesse, bien que la trop grand inégalité sur ce plan puisse porter préjudice à l’amitié, ni d’une égalité de pouvoir, mais bien d’une égalité de vertu. C’est l’estime mutuelle des vertueux qui les rend égaux, par-delà le pouvoir ou la richesse. En ce sens, dit Aristote, les Dieux ne peuvent être nos amis, car leur supériorité morale sur nous est infinie. L’être humain, dans sa finitude mais aussi dans sa propension vers le bien, ne peut avoir pour ami que son semblable.

Une distinction entre les rois et les hommes ordinaires, dit Aristote, est que les rois sont aimés, tandis que les hommes ordinaires aiment. Ainsi, l’amitié consiste plutôt à aimer son semblable qu’à vouloir être aimé par lui. L’amitié doit être virile. Évidemment, Aristote pense ici avec les catégories misogynes de son temps. Pour lui, la flatterie est indigne de l’ami véritable. Aristote écarte aussi la disposition à faire partager son chagrin. Il faut épargner à ses amis ses pleurs : « C’est bien assez que moi je sois infortuné ! disait un vieil adage grec.

Naturellement, la consolation fait partie des devoirs de l’amitié. Aristote ne l’exclut nullement, ni l’empathie. Mais la culture grecque avait un idéal de maîtrise de soi, de retenue et de modération. L’ami dans sa peine doit savoir ne pas être importun.

Cette retenue concerne aussi le nombre d’amis qu’il nous est possible d’avoir. Ni trop, ni trop peu. Aristote estime que notre nombre d’amis doit être déterminé ainsi : c’est le plus grand nombre de personnes avec qui l’on puisse avoir une vie commune tendue vers le bien. C’est un nombre restreint, comme l’est une élite, car en effet, Aristote présente l’amitié comme une vertu aristocratique, et non du grand nombre. Aristei, en grec ancien, voulait dire vertu, et les hommes avec lesquels nous nous associons par goût de la vertu sont peu nombreux. Par une même analogie, Aristote fait de l’amour un sentiment monarchique, car il s’adresse à l’élu de notre coeur. Ma conjointe est la reine de mon coeur, mes amis mon cercle aristocrate. L’amour est le degré supérieur et en excès de l’affection ; il ne saurait s’attacher qu’à un seul et à ce qui émane de lui, c’est-à-dire la progéniture.

Maintenant, ne reste-t-il envers le grand nombre qu’un degré très dilué d’affection tendant à l’indifférence ? Aristote vivait dans la cité d’Athènes, celle-là même qui avait inventé deux siècles plus tôt la démocratie, et qui invitait ses citoyens à une réelle participation aux affaires de la cité.  Les penseurs grecs appelaient concorde la dimension affective liant les concitoyens les uns aux autres. Nous savons combien de loges maçonniques ont emprunté ce nom !

Ainsi, l’amitié se trouve au milieu de l’amour et de la concorde. Ils forment la triade de notre vie affective. Ce sont les chemins par lesquels nous participons à l’harmonie universelle, autant que nous le permet la condition humaine.

Mais il y a autre chose. L’ami, en nous encourageant sur la voie de la vertu, nous met en accord avec nous-mêmes. Il nous permet de rassembler les éléments de notre âme qui sont épars et de les mobiliser vers le bien. La vie en commun, c’est aussi l’opportunité pour les amis d’unifier leur âme, d’en chasser la discorde intime et de sentir que l’être en nous est bon. Ce sentiment- là est plein de douceur et nous permet, dans un esprit de reconnaissance envers la vie, de nous ouvrir à ces plans mystérieux de l’Etre  que nous, franc-maçons, appelons l’égrégore.

Dans son livre Vie de Pythagore, Jamblique énumère les règles qui rendaient possible la vie en communauté, car l’amitié n’est pas chose facile et acquise une fois pour toutes. L’initié peut bien accéder au point oméga de l’initiation, qui est la perception de l’harmonie céleste, la musique des sphères, mais comme le dit si bien Jankélévitch, la musique est un charme qui se dissipe et ne dure pas. La musique naît sur le fond de la cacophonie humaine, se tait, fait silence et retourne à la cacophonie humaine. De la même façon, l’amitié naît de la séparation, s’épanouit et vit un certain temps, puis s’altère et retourne à la séparation et à la discorde. Mes SS et mes FF, il n’y a pas de recettes magiques pour garantir à notre amitié de durer. Comme dans la communauté de Pythagore, nous avons des règles et la plus sûre d’entre elles est celle où chacun d’entre nous est pour lui-même son propre examinateur.

Le Grand Orient du Québec est une obédience progressiste et adogmatique